De notre
envoyé spécial à Marseille
Six
mois plus tard, que reste-t-il de l«effet
Zidane»? La victoire des blacks-blancs-beurs est-elle un «détail» (Le Pen
dixit), ou un moment dans l�histoirede
l�intégration?
Réponses de Farid et de Nordine, les frères de Zinedine
Rendez-vous au
club de foot du quartier, la Nouvelle Vague, à vingt minutes de voiture de la
Canebière, là où s'accroche la Castellane natale. Farid et Nordine Zidane
n'avaient pas choisi l'endroit au hasard: c'est ici que Zidane a touché ses
premiers ballons. Ici qu'il a fait une de ses premières visites de champion du
monde. Comme un pèlerinage. Loin des objectifs et des caméras. Zinedine est
président d'honneur du club, mais le local exigu ne semble pas avoir bénéficié
des largesses de l'enfant prodige: un petit bureau métallique et deux chaises
constituent le seul mobilier de ce lieu sans âme. Autour, quelques rares
commerces, dont certains ont cessé leur activité. Restent la boucherie et le
salon de coiffure, que dominent des façades blafardes, comme il en faut dans
toute cité digne de ce nom. Dans ce décor qui tranche sévèrement avec le glamour
du Mondial de Zizou, Farid trouve néanmoins des raisons d'affirmer: «Je ne
quitterai jamais la Castellane.»
A 33 ans, employé chez Carrefour, Farid est la force tranquille de la fratrie,
le porte-parole grave et avisé, sourcilleux sur le lexique et gardien des
valeurs familiales: travail et respect. Il est également le plus «algérien» des
enfants Zidane: le seul à parler quelque peu kabyle, à faire le jeûne du ramadan,
à avoir fait son service militaire en Algérie, à avoir épousé une Algérienne qui
lui a donné deux enfants aux prénoms... algériens.
Nordine, 28 ans, est moins «roots». Il travaille dans l'imprimerie et vit
avec une «non-algérienne». Il a le sourire goguenard, un sérieux air de famille
avec Zizou et aurait aimé être footballeur professionnel. «Mais il ne peut
pas y avoir deux Zinedine Zidane dans une même famille...» Tout comme il ne
peut y avoir deux Smaïl Zidane. Smaïl c'est le père, un patriarche à la mode
ancienne, aimé autant que respecté, qui à 16 ans, en pleine guerre d'Algérie, a
quitté la région de Béjaïa (Bougie), en Kabylie, pour tenter sa chance à
Marseille. «Le jour de la finale, c'était lui le plus fier, assure Farid.
Quand on a passé sa vie loin de sa terre natale à faire
le vigile dans les grandes surfaces pour nourrir ses cinq enfants, voir un jour
écrit sur l'arc de Triomphe "Zidane président", ça fait quelque chose...
Il aura pas fait
tout ce chemin pour rien.»
Chez les Zidane, tous les chemins mènent au père.
Et pour ce père,
ce qui importe ce n'est pas que Zizou soit champion du monde, mais qu'il ait un
métier. Comme Farid, Nordine et Djamel, le discret aîné de 35 ans qui travaille
à la Ville de Marseille. Reste Lila, encore étudiante en langues. Quant au
benjamin, Zinedine (Yazid pour ses proches, ou mieux: Yaz), il a déjà acheté une
maison à ses parents. Il a simplement été plus vite que les autres,
«parce qu�il
avait des qualités et qu�il
a travaillé dur».
Mais quid des «charmes intégrationnistes» que les médias et les
politiques ont soudain trouvés à Zidane? «Les gens essaient toujours de nous
mener vers la politique, et nous, on veut pas y toucher. Dire que Zinedine joue
au foot depuis l'âge de 6ans, c'est une chose qu'on maîtrise. Au-delà, ce qu'on
dit, c'est n'importe quoi!»
«Il y a trop de requins autour de Zinedine, déplore Nordine, trop de gens qui
veulent l'utiliser pour faire passer des idées politiques.» De l'avis des
deux frères, l'aventure de Zizou est avant tout celle d'un individu qui
n'incarne que lui-même: des dons hors du commun, un encadrement familial
infaillible et une volonté de fer. Pour le reste, le «fils d'immigré a dû
bosser deux fois plus que le Français de souche pour y arriver...». En clair:
réussir malgré ses origines. A leurs yeux, le modèle français
d'intégration n'y est pour rien. S'il est devenu ce qu'il est, c'est parce qu'il
a quitté la cité très jeune, à 13 ans, échappant ainsi aux pesanteurs du
quartier et au cocon familial pour être pris en charge par le centre de
formation de Cannes.
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Pour les Zidane, la vie continue comme avant le Mondial. Le cercle des amis ne
s'est pas élargi, on se réunit toujours pour les anniversaires et les fêtes
traditionnelles musulmanes. «Zinedine ne fait pas le ramadan, à cause du foot
et de son entourage européen, mais il nous pose souvent des questions sur la
religion. En fait il n'y a jamais vraiment eu de culture religieuse chez nous.
Notre père nous a laissé le choix, mais il y a bien sûr les valeurs du ramadan,
la fête de l'aïd, où on se réunit tous autour d'un grand repas.» Et à la
question «le racisme ordinaire est-il soluble dans la victoire des Bleus?»,
Farid nuance: «Pour les vrais fachos, ça ne changera rien. Les "mitigés",
faut voir... Mais ici vous avez des quartiers où il n'y a que des Algériens ou
des Portugais d'origine, et le vote est quand même FN. Ça veut bien dire que
c'est pas le Français qui est facho, c'est la connerie qui est FN.» Et la
défense des cons est plus hermétique que celle du Brésil.
Y. B.
Le Nouvel Observateur