mercredi 7 juin 2006, mis à jour à 09:36
Qu'il soit ou non le sauveur des Bleus lors de ce Mondial, au fond, cela importe peu. Simplicité, discrétion... Depuis longtemps, pour les Français, l'homme compte plus que le sportif. Pourquoi le roi du foot est-il devenu un héros moderne?
Il est à la fin de sa carrière, plus tout à fait celui qui a fait chavirer les amoureux du foot et les autres. Pourtant, à la veille de sa dernière Coupe du monde, Zinédine Zidane n'a jamais été si présent. A Cannes, il était à l'affiche de deux films: Zidane, un portrait du XXIe siècle, réalisé par deux artistes contemporains, et Une équipe de rêve, un documentaire consacré aux ex-apprentis footballeurs de l'AS Cannes, quand tout le monde l'appelait Yazid, son deuxième prénom. Son portrait géant recouvre la façade de plusieurs immeubles parisiens de la compagnie d'assurances Generali, l'un de ses sponsors. Sœur Emmanuelle l'a choisi comme premier sujet de sa collection Champion de vie, qui raconte, en bande dessinée, le parcours de héros du quotidien, illustres ou inconnus. En 1999, il a détrôné l'abbé Pierre comme personnalité préférée des Français. Jamais un sportif - ni un Raymond Kopa, ni un Jean-Claude Killy, ni un Michel Platini - n'avait suscité un tel consensus, une telle affection dans toutes les couches de la société française. Qu'est-ce qui, chez cet homme doux et silencieux de bientôt 34 ans, magnétise ses concitoyens? Quel est le secret de son incroyable popularité?
23 juin 1972 Naissance à Marseille.
1986 Intègre le centre de formation de l'AS Cannes.
20 mai 1989 Premier match de première division.
1992 Part à Bordeaux.
17 août 1994 Première sélection en équipe de France.
1996 Rejoint la Juventus de Turin.
12 juillet 1998 Champion du monde.
2001 Passe sous les couleurs du Real Madrid.
2 juillet 2000 Champion d'Europe.
12 août 2004 Quitte les Bleus...
3 août 2005 … et les retrouve.
Au cours de ses douze ans en équipe de France, Zidane a épuisé
tous les superlatifs de la langue française, toutes les nuances du vocabulaire
footballistique. Tant a été dit sur sa technique, son style, les feintes
imaginées et mises au point sur le béton de la place de la Tartane, dans la cité
marseillaise de la Castellane. L'écrivain Dominique Paganelli (Libre Arbitre,
Actes Sud), qui le suit depuis ses débuts, dit qu' «il est d'une légèreté
terrible». Même Aimé Jacquet, le sélectionneur qui a mené les Bleus au titre
mondial en 1998, reste admiratif: «Zidane fait partie des joueurs d'exception,
au même titre que Diego Maradona ou Johan Cruyff. Techniquement, il a toujours
un petit temps d'avance sur le jeu; il va plus vite que ses adversaires, tout en
restant efficace et élégant. Sa gestuelle est d'une grande simplicité.» Ses
coéquipiers de l'épopée se tournent vers lui comme vers l'homme providentiel,
celui qui peut faire des miracles. «Zinédine est capable de supporter n'importe
quelle tension, admire Robert Pires. A la limite, quand on joue avec lui, on
pense: “C'est pas grave, Zizou est là.”»
Il a pourtant des détracteurs. Certains puristes lui préfèrent Michel Platini,
dit «Platoche». «Il lui a toujours manqué un doigt de niaque, regrette le
journaliste Serge Kaganski dans l'hebdomadaire Les Inrockuptibles. Les
statistiques ne mentent pas: Zidane a planté 28 buts en 100 sélections en équipe
de France, à comparer aux 41 pions (dont beaucoup furent décisifs) de Platoche
en 72 sélections.»
Mais «Dieu», comme l'appelle Thierry Henry avec une pointe d'ironie, il ne l'a
pas toujours été. En 1998, alors qu'il est déjà une
star, Zidane ne fait pas partie des leaders des Bleus. Il se tient en retrait,
et se garde bien d'intervenir auprès d'Aimé Jacquet, raconte un ancien équipier.
«Zizou» ne s'implique pas beaucoup dans la vie de la collectivité.
Lors des déplacements en car, il s'installe toujours au fond,
avec ses complices attitrés, Vincent Candela et Christophe Dugarry.
Le titre de champion du monde n'y change rien, ni la victoire à la Coupe
d'Europe 2000: Zidane n'a toujours rien d'un meneur. Il n'a pas l'autorité d'un
Deschamps, l'aisance d'un Blanc, les talents de négociateur d'un Desailly.
Maintenant que les cadres de sa génération sont à la retraite, Zidane se
retrouve en première ligne, promu leader technique et moral du groupe. Ceux qui
le connaissent bien savent qu'il doit forcer sa nature pour jouer les chefs de
clan et aller au-devant des jeunes. Quoique taiseux, Zidane est un sanguin sur
le terrain. Il a récolté 15 cartons rouges, qui lui ont valu plusieurs
suspensions.
Peu importe. Car, aux yeux des Français, le footballeur s'est effacé derrière
l'homme. «Zidane est l'un des très rares athlètes dont le nom suscite plus
d'appréciations liées à sa personnalité qu'à ses performances sportives,
souligne Gilles Dumas, patron de SportLab, un cabinet d'études et de conseil en
marketing. L'homme pèse plus lourd que le footballeur.» Les qualités
spontanément attribuées à «Zizou», selon une étude menée en 2005 par SportLab?
Discrétion, simplicité, empathie. L'intéressé assume. «Je sais que les gens ont
l'impression que je suis resté normal, et c'est ce qui leur plaît», déclare-t-il
ce mois-ci dans Psychologies Magazine. Zidane, allergique aux rituels
de la jet-set, a le goût des choses simples et le dit. Simplement. Son plaisir?
Partager une galette de Kabylie faite par sa mère, Malika, avec Véronique, sa
femme, leurs quatre garçons, ses frères et quelques potes de la Castellane. Sa
conception d'une vie réussie? Que ses enfants voient en lui «un bon papa». Son
ambition? Etre quelqu'un de bien. Point.
«Zidane, c'est la vedette mondiale qui pourrait être votre voisin de palier,
analyse Pascal Boniface, patron de l'Institut de relations internationales et
stratégiques, mordu de ballon rond, qui vient de publier Football et
mondialisation (Armand Colin). Il émane de lui un sentiment de gentillesse
et de douceur, donc de proximité.» Le pédopsychiatre Marcel Rufo voit en lui «une
sorte d'ami d'enfance qui nous donne confiance, à nous comme à l'équipe de
France».
Le gosse des quartiers nord de Marseille a beau engranger chaque année 14
millions d'euros, au bas mot, l'argent ne lui a pas tourné la tête, jurent ses
proches. «Un jour, nous avons essayé ensemble un jeu vidéo qu'il avait acheté
pour ses fils, se souvient Olivier De Los Bueis, qui anime le site Internet
Zidane.fr. Il ne marchait pas. Zidane m'a dit, “Tu te rends compte, 40 euros
pour ça! Tu imagines la déception pour un papa qui ne peut offrir qu'un cadeau à
ses enfants dans l'année...”»
Un attachement proclamé aux valeurs familiales
Nordine Mouka, vendeur à la Fnac de Cannes, a revu son pote Yazid en mars
dernier, à Madrid, pour le tournage d'Une équipe de rêve.
Onze ans que les deux anciens apprentis footballeurs ne
s'étaient pas vus. «On l'a retrouvé aussi simple et discret qu'on l'avait quitté,
raconte-t-il. Il était hypercontent de nous voir. Il nous avait pris des places
pour le derby Atletico-Real, puis on est tous allés dîner ensemble au resto.
Yazid, c'est la classe. Et la grâce.»
A l'image de sa marionnette des Guignols de l'info, «Zizou» s'excuse
presque de sa timidité et de sa discrétion. «Ce n'est pas feint, affirme Guy
Alba, président de l'Association européenne contre les leucodystrophies, que
parraine Zidane. La première fois qu'il a pris contact avec moi, j'étais en
réunion. Ma secrétaire lui a dit que je n'étais pas joignable. Il lui a laissé
un message: “Dites-lui que M. Zidane a téléphoné. Je le rappellerai.”» Ce qu'il
a fait, effectivement, quelques jours plus tard. «Il ne perd pas une occasion de
dire qu'il n'est qu'un footballeur, pas une star», souligne Etienne Labrunie,
qui vient de publier Zidane. Maître du jeu (Timée-Editions).
L'attachement proclamé de Zidane aux valeurs familiales plaît, aussi. Pas un
entretien sans qu'il rende hommage à ses parents et aux valeurs qu'ils lui ont
inculquées - respect des autres, humilité, travail. Ou qu'il évoque avec émotion
ceux qui l'ont aidé, entouré, aimé, quand il n'était que Yazid. Avant la gloire
et l'argent. Avant le temps des courtisans. A ceux-là il voue une fidélité
indéfectible. A Jean Varraud, qui l'a recruté à l'AS Cannes en 1987. A
Jean-Claude et Nicole Elineau, qui ont hébergé pendant un an l'adolescent de 13
ans, à son arrivée au centre de formation de l'AS Cannes. «De la dizaine de
jeunes joueurs qui ont vécu chez nous, il est le seul à être resté en contact,
témoigne Nicole. Pourtant, il est aussi le seul à avoir fait une grande
carrière.» Elle égrène avec émotion les gestes de reconnaissance: les mots de
remerciement adressés aux Elineau par l'adjoint au maire, à la demande de Yazid,
lors de son mariage; le déjeuner partagé dans la maison de Pégomas, quand le
maire de Cannes attendait «Zizou» au Palais des festivals pour lui remettre la
médaille de la ville.
Zidane n'a jamais oublié, non plus, son entraîneur de Septèmes-les-Vallons,
Robert Centenero. L'homme qui les emmenait, lui et ses copains, aux matchs et
aux entraînements dans sa 104 à toit ouvrant et leur donnait de l'argent, le
dimanche, pour qu'ils s'achètent à manger. Début juillet 2000, de retour de
Rotterdam, où les Bleus viennent d'être sacrés champions d'Europe, «Zizou» passe
à Marseille embrasser ses parents. Robert Centenero, lui, va mourir. «J'ai
appris que Yazid était dans la région, se souvient Fernand Boix, un dirigeant du
club de Septèmes. J'ai contacté son frère Nordine, pour lui faire passer le
message. Ils m'ont rappelé pour me donner rendez-vous.» A l'heure dite, une
Mercedes aux vitres fumées s'arrête devant la clinique la Raphaëlle, à Cannes.
Zidane est à bord. Direction l'appartement de son ancien entraîneur, pour un
ultime tête-à-tête.
Avant tout, le gamin de la Castellane est fidèle au clan familial. C'est en
famille qu'il gère son business. Le capital de Zidane Diffusion, l'entreprise
qui contrôle ses droits à l'image, est réparti entre lui, sa femme, sa sœur,
Lila, et ses trois frères, Djamel, Farid et Nordine. Les deux derniers,
installés dans un centre d'affaires des quartiers nord de Marseille, ont la
haute main sur toutes les sollicitations, commerciales et médiatiques. «Il
aurait pu confier ses affaires à une boîte spécialisée, mais il préfère que les
commissions sur les contrats reviennent à ses frères», remarque Gilles Dumas.
Engagé dans des causes consensuelles
Le roi du foot business est aussi le chouchou des Français parce qu'il donne de
son temps et de sa personne, depuis 2000, pour la cause qui lui tient à cœur:
l'Association européenne contre les leucodystrophies (ELA), ces maladies
génétiques qui attaquent le système nerveux central. Zidane est un parrain en
or, selon Guy Alba, le président: «Extraordinaire de douceur, de patience et
d'attention envers les enfants.» Comme le jour où «Zizou», invité à lire la
dictée d'ELA dans un collège lyonnais, a insisté pour aller dans toutes les
classes, malgré un timing très serré, parce qu'il ne voulait pas décevoir les
gamins. Ou ce 18 juin 2005 passé à serrer des mains et signer des autographes au
stade Jean-Mermoz de Yutz (Moselle) pour honorer la promesse faite à une
habitante dont le fils, malade, rêvait de rencontrer son idole. Morgan était
mort entre-temps. Le capitaine des Bleus, lui, a tenu parole.
Zidane n'a pas l'âme d'un croisé ni d'un porte-drapeau. Il ne revendique pas. Ne
prend pas position. Ne milite pas. «Il s'engage dans des causes consensuelles,
mais il ne s'exprime pas sur les sujets qui divisent, comme la politique»,
observe Pascal Boniface. Tout juste a-t-il consenti à dire, du bout des lèvres,
son opposition à Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle
de 2002. Pas un mot, en revanche, sur les émeutes de l'automne 2005 dans
les banlieues. Au grand dam des jeunes des cités. «Où est Jamel Debbouze?
Où est Zidane?» entendait-on à
Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Leur idole les a déçus.
«Avec la victoire de 1998, Zidane a été érigé en icône d'une France
black-blanc-beur introuvable», note Fabrice Jouhaud, qui vient de publier La
Bande à Zidane (Solar). Peu importe qu'il n'ait jamais voulu endosser ce
rôle, ni aucun autre, Zidane fait rêver, et il n'y peut rien. «C'est un héros
contemporain, décrypte l'ethnologue marseillais Christian Bromberger. Il incarne
à la fois la méritocratie à laquelle nous aspirons, la modestie et l'intégration
réussie.» Lui voudrait juste qu'on le laisse vivre sa vie. Avec les siens. Sans
tapage. C'est trop tard, ou trop tôt.